Rester chez soi plutôt que de faire la teuf : le nouveau cool ?

© Unsplash - Katie Barrett

Que celui qui n'a jamais inventé un faux prétexte pour éviter de sortir un samedi soir me jette la première pierre. L'effervescence parisienne nous plonge dans un tourbillon d'afterworks et de soirées fatales du jeudi soir, qui nous pousse à préférer le combo pyjama-Netflix plutôt que les pintes tièdes bues dans un hangar plein de courants d'air et à la musique trop forte un vendredi soir de janvier. Ce phénomène a désormais un nom : le nesting.


A mi-chemin entre les traditions nordiques et la slow life, le nesting invite ceux qui l'expérimentent à pratiquer un « recentrage sur soi et l’amélioration de l’habitat (du nid) »*. Cette tendance sociétale apparue il y a une dizaine d'années se pose en contrepied du rythme de vie effréné des années 1980-90 durant lesquelles les soirées mondaines, les repas pris au restaurant suivis d'une nuit intense en boîte de nuit étaient l'apanage des jeunes actifs.

A l'ère de Deliveroo, Netflix et Tinder, où l'on peut même commander son date sans sortir de chez soi, le quidam urbain serait-il en passe de s'ultra-sédentariser ? Ce phénomène serait la conséquence directe du rythme effréné du monde dans lequel on vit. 

C'est l'avis du médecin barcelonais Vicente Saavedra, qui met en avant notre besoin de trouver notre propre équilibre : « Pour le trouver, la connaissance de soi est nécessaire, mais la société d'aujourd'hui (avec des valeurs de plus en plus aliénantes et matérialistes, le consumérisme et la hâte) ne nous conduit pas à développer notre propre responsabilité pour notre santé. Nous sommes malheureux et anxieux » a-t-il expliqué au quotidien espagnol El Païs.

Le nesting, ce n'est pas seulement demeurer en position horizontale pendant des heures : jardiner, refaire sa déco (même si ce n'est que changer les meubles de place), cuisiner et coudre seraient bénéfiques pour la santé, et ils nous tiennent d'ailleurs loin des écrans réputés néfastes à trop haute dose. En outre, pratiquer ces activités avec ses proches serait l'essence de cette pratique, qui en fait est un simple retour aux sources et à ceux que nous étions avant l'apparition de ce cher Internet.

Eliosee Benoist est psychothérapeute et travaille entre Paris et Bordeaux : pour elle, le nesting est une pratique complètement naturelle qui consiste à retrouver quelque chose qui « en fait est intérieur à soi, quelque chose de sanctuaire ».


Simple concept marketing ou véritable courant sociétal ?

Benoist voit dans le nesting la conceptualisation d'un phénomène courant, qui témoigne d’une recherche de sens allant à l’encontre d’une accélération de tout, de l'exigence permanente « d'être quelque chose » et de « faire quelque chose ». Cela peut aussi être un moyen de reprendre contact avec « la beauté de se retrouver ou de retrouver ses proches », faire face à qui on est et ce que l'on veut tout en étant enveloppé par la « sécurité du contenant » qu'est le nid.

On lui a demandé si cette pratique n'était pas plutôt un énième concept marketing. Elle précise que l'appartenance d'un individu à une catégorie est une caractéristique intrinsèque à la discipline, qui fait qu'on ne sait plus s’il existe encore des individus qui n’appartiennent pas à quelque chose. « Le marketing a plus d’une fois dénaturé et récupéré les besoins humains comme les mouvements de révolte par exemple », observe-t-elle.

Elle cite également les attentats terroristes de 2015, qui ont provoqué chez les citadins en particulier un besoin accru du sentiment de sécurité, une recherche de quelque chose qui rassure et qui nourrit. Ce sentiment du « je peux être omniprésent grâce aux réseaux sociaux » est également alimenté par le net, souligne la psychothérapeute.

Une recentration sur soi qui révèle surtout qu’on est des éternels angoissés ?


Du nesting... à la clinophilie

Ce retour aux sources pourrait s'avérer plus néfaste que nous le pensons : c'est l'opinion du psychologue Christian Vivien Lhermitte pour qui le nesting est un état intermédiaire dont l’extrême manifestation serait la clinophilie (le fait de rester allongé pratiquement en permanence, symptomatique de la dépression ou de la schyzophrénie**).

Cette demi-pathologie témoignerait d'une volonté de retrait du processus de socialisation au profit de « son petit monde ». Une demi-pathologie, parce que ce phénomène privilégie les relations sociales virtuelles. « Cela ne va pas dans le sens du groupe et favorise même davantage le repli sur soi, ne témoignant pas d’une évolution », souligne le psychologue.

Pour Lhermitte, le nesting témoigne surtout d'un processus de repli individualiste qui « transforme le groupe en éléments individuels mal reliés » et favorise un « relationnel sans affect ».


En bref, une fois l'hiver venu, peut-être que le nesting n'est autre qu'une forme d'hibernation commune à pas mal d'autres mammifères : reste à savoir si la pratique suscitera autant d'engouement une fois les beaux jours revenus. On n'en est pas persuadés.


Source

** Définition issue du dictionnaire médical de l'académie de Médecine.